mardi 5 février 2008

Le cauchemar européen

Malaise dans la démocratie

« La démocratie, c'est le gouvernement du peuple exerçant la souveraineté sans entrave. » Charles de Gaulle

Pour commencer, une petite devinette qui circule sur le Net :

« Le président A propose une nouvelle Constitution. Il la soumet au vote de son peuple.

Le président B propose aussi une Constitution. Dès qu'une partie du peuple a dit non, on cesse de voter. Un peu plus tard, la même Constitution est imposée. Sans vote. Qui est le démocrate ?
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Vous avez tout faux. Le premier président s'appelle Chavez, c'est donc un populiste et un dictateur. Le second s'appelle Sarkozy et l'Union Européenne, ce sont donc des démocrates. »

Poutine doit bien rigoler… Sa conception de la démocratie n’est pas si différente après tout. Honnêtement, je vois mal comment les Européens pourraient désormais lui faire la leçon.

Ainsi donc, le Traité de Lisbonne, la copie quasi-conforme du Traité constitutionnel européen, rejeté par les peuples Français et Néerlandais par referendum, est en passe d’être ratifié par tous les pays de l’Union, par voie parlementaire cette fois-ci (c’est plus prudent) sauf en Irlande. La France a révisé sa Constitution hier et le Parlement s’apprête à voter définitivement le texte. On dira ce qu’on voudra, mais en définitive c’est un mépris total de la souveraineté populaire. Il ne s’agit ni d’un « traité simplifié », ni d’un « mini-traité » comme annoncé par Nicolas Sarkozy, mais d’une vraie mascarade. Ce texte est même peut-être pire que le précédent. Voici ce qu’écrit Valéry Giscard d'Estaing dans un article du Monde :

« Dans le traité de Lisbonne, rédigé exclusivement à partir du projet de traité constitutionnel, les outils sont exactement les mêmes. Seul l'ordre a été changé dans la boîte à outils. La boîte, elle-même, a été redécorée, en utilisant un modèle ancien, qui comporte trois casiers dans lesquels il faut fouiller pour trouver ce que l'on cherche. (…)

Le texte des articles du traité constitutionnel est donc à peu près inchangé, mais il se trouve dispersé en amendements aux traités antérieurs, eux-mêmes réaménagés. On est évidemment loin de la simplification. Il suffit de consulter les tables des matières des trois traités pour le mesurer ! Quel est l'intérêt de cette subtile manoeuvre ? D'abord et avant tout d'échapper à la contrainte du recours au référendum, grâce à la dispersion des articles, et au renoncement au vocabulaire constitutionnel.

Mais c'est aussi, pour les institutions bruxelloises, une manière habile de reprendre la main, après l'ingérence des parlementaires et des hommes politiques, que représentaient à leurs yeux les travaux de la Convention européenne. Elles imposent ainsi le retour au langage qu'elles maîtrisent et aux procédures qu'elles privilégient, et font un pas de plus qui les éloigne des citoyens. »

Pour une fois, je suis d’accord avec VGE, l’Europe qu’on nous prépare va enthousiasmer les citoyens, c’est sûr…

Heureusement, il existe encore des hommes politiques courageux, capables de dénoncer cette dérive anti-démocratique :

« Si l'Europe reste la seule affaire des responsables politiques et économiques, sans devenir la grande affaire des peuples, reconnaissons que l'Europe sera, à plus ou moins brève échéance, vouée à l'échec.

Bien sûr, l'Europe doit être au service des peuples, chacun peut le comprendre. Mais l'Europe ne peut se construire sans les peuples, parce que l'Europe, c'est le partage consenti d'une souveraineté et la souveraineté, c'est le peuple. A chaque grande étape de l'intégration Européenne, il faut donc solliciter l'avis du peuple. Sinon, nous nous couperons du peuple.

Si nous croyons au projet Européen comme j'y crois, alors nous ne devons pas craindre la confrontation populaire.

Si nous n'expliquons pas, si nous ne convainquons pas, alors comment s'étonner du fossé qui risque de s'amplifier chaque jour davantage entre la communauté Européenne et la communauté Nationale ? »
Nicolas Sarkozy, le 9 mai 2004 au Conseil national de l'UMP à Aubervilliers.

Admirez sa force de conviction sur cette video !

Il est toujours triste de constater qu’en politique, tout le monde ment, tout le monde raconte n’importe quoi et que les textes européens qui s’accumulent depuis le traité de Maastricht ne cessent de restreindre les champs pour lesquels le peuple doit être consulté.

L’Europe est devenue folle, c’est une machine qu’il faut arrêter car elle menace la démocratie. Ceux qui croient encore que de ce traité sortira une Europe plus solidaire, plus sociale ou plus forte sur la scène internationale se trompent lourdement.

Avant d’imposer leurs choix ou leur vision du monde, les hommes politiques ont le devoir premier de défendre la démocratie et la souveraineté populaire. Au lieu de cela, nos députés et sénateurs réunis hier en Congrès à Versailles ont fait exactement l’inverse. Dès lors, ces gens ont cessé d’incarner la représentation nationale pour ne plus être que l’émanation de cette oligarchie européenne, dont le seul but est de garder le pouvoir. Quant à moi, plus jamais je ne voterai pour un de ces partis qu’on dit « de gouvernement ».

jeudi 31 janvier 2008

Peter Menzel, « Hungry planet », what the world eat , 2005

L’emploi ad nauseam d’expressions comme « mondialisation » ou « village global » nous ferait presque oublier qu’il existe toujours d’immenses disparités planétaires qui ne sont pas prêtes d’être comblées ! C’est ce que nous rappelle à sa manière le photographe Peter Menzel en braquant son objectif sur les pratiques alimentaires de nos contemporains aux quatre coins du monde. En tout, 30 familles visitées dans 24 pays différents. Le principe est simple : chaque famille est photographiée devant la nourriture qu’elle consomme en une semaine. La légende stipule la dépense que cela représente en dollars US. On mesure ainsi du premier coup d’œil à quel point les différences économiques sont aussi grandes que les différences culturelles. Mais aussi que l'humanité oscille décidement entre pénurie et malbouffe...


Allemagne, Famille Melander de Bargteheide, 375.39 Euros ou 500.07 $ / semaine


Etats-Unis, Famille Revis de Caroline du nord, 341.98 $ / semaine


Grande-Bretagne, Famille Bainton de Cllingbourne Ducis, 155.54 £ ou 253.15 $ /semaine


Egypte, Famille Ahmed du Caire, 387.85 livres égyptiennes ou 68.53 $


Chine, Famille Cui du village Weitaiwu, 57,27 $ /semaine


Equateur, Famille Ayme de Tingo, 31.55 $ / semaine


Tchad, Famille Aboubakar, réfugiés du Darfour, 685 Francs CFA ou 1.23$ / semaine


D’autres clichés sont à découvrir sur le site de Peter Menzel ou du Time. Vous pouvez également télécharger ce powerpoint qui circule sur le net.

mardi 29 janvier 2008

Serge Halimi, « Le grand bond en arrière », fayard, 2006

« Nous avons connu d’autres ambitions collectives que celle de punir les pauvres, d’autres définitions de la liberté que celle de choisir entre deux marques de produit. Cette utopie-là vaut bien celle des autres. Et c’est aussi grâce à elle que nous savons que nous ne sommes pas condamnés à vivre dans le monde où nous vivons. »

Si vous avez voté « Sarkozy » avec enthousiasme lors des dernières élections ou si vous pensez qu’il « invente » des solutions originales pour redresser le pays, passez votre chemin, ce livre n’est pas pour vous. Car si par malheur, vous y comprenez quelque chose, tous les confessionnaux du monde ne vous seront d’aucun secours. Pour tous les autres, ceux pour qui des mots comme « justice sociale » ou « solidarité » ont encore un sens mais qui ne comprennent plus la marche du monde et qui ne savent pas comment on a pu en arriver là –je sais que vous êtes nombreux- prenez le temps de lire ce livre. A défaut de pouvoir changer le monde, vous aurez au moins la satisfaction de savoir comment « l’ordre néolibéral » s’est largement imposé à nos sociétés en ce début de 21ème siècle : Pourquoi Lionel Jospin a t-il privatisé plus d’entreprises qu’aucun autre Premier Ministre en France ? Pourquoi les réformes les plus dures en Allemagne ont-elles été réalisées par les sociaux-démocrates ? Comment le socialiste français Pascal Lamy a-t-il pu diriger l’OMC, l’organisation mondiale la plus libérale qui soit ? Du coup, vous comprendrez aussi pourquoi des hommes « de gauche » apportent leur « crédit » au gouvernement de Sarkozy ou comment Dominique Strauss-Khan a pu être nommé à la tête du FMI avec la bénédiction du petit Nicolas. Sans oublier comment un traité constitutionnel pourtant rejeté par referendum est en passe d’être ratifié dans l’indifférence générale... Ce qu’il y a de formidable dans ce livre, c’est qu’il donne toutes les clefs nécessaires pour comprendre les mutations récentes de nos sociétés occidentales, toujours plus consuméristes, affairistes et d’une certaines manière autodestructrices.


Plus qu’un essai militant, Serge Halimi (1) a réalisé un véritable travail d’historien et nous livre ici un ouvrage très documenté. Ce pavé de 600 pages (vous êtes prévenus !) est l’histoire d’une trahison, celle de nos élites et de leur conversion au néolibéralisme. Elles ont réussi l’exploit (en une trentaine d’années tout de même) d’abattre l’ancien ordre keynésien et surtout de faire passer l’idéologie d’une classe (la leur, la classe possédante) pour le sens commun en organisant minutieusement l’impuissance publique. En un sens, la mondialisation est largement le résultat de cette gigantesque machination qui aboutit à la subordination (la soumission ?) de tous aux seuls intérêts des détenteurs de capitaux – cette surclasse mondiale qui considère le droit du travail comme une entrave à la liberté, l’éducation et la santé comme des dépenses inutiles.

« Très tôt, les think tanks néolibéraux ont consacré temps et énergie à la déréglementation des télécommunications. Eux voyaient loin. La structuration de l’information autour d’oligopoles privés gouvernés par leurs actionnaires allait accélérer la privatisation de la société tout entière. (…) L’information, comme la culture ou l’éducation, n’est qu’un produit vendu à des consommateurs sur un marché dans une optique de profit. Et la puissance de l’entreprise reflète l’appréciation du client. C’est ce que Thomas Frank appelle le « populisme de marché », cet étrange élixir qui permet à la droite américaine de stigmatiser comme « élitiste », voire antidémocratique, quiconque s’oppose à une multinationale, puisque la puissance de l’entreprise proviendrait des arbitrages du peuple en sa faveur. »


La démonstration de Serge Halimi est magistrale. Elle décortique les rouages de cette impitoyable machine de guerre idéologique - les stratégies, les moyens mis en oeuvre, les victoires. A la fin, on se sent faible et démuni face à un tel pouvoir. Et pourtant, nous devons garder espoir car il n’existe aucune loi naturelle qui régisse l’évolution des sociétés humaines, quoi qu’en disent les économistes. Il n’existe que des valeurs que nous décidons de défendre ou de renier. Le New Deal, le Front Populaire ou le Conseil National de la Résistance furent des périodes lumineuses. Aujourd’hui, le ciel s’est assombri. Mais gardons ceci en tête : tôt ou tard, même les ténèbres doivent passer... Les révolutions sont faites pour ça. Elles commencent dans les esprits. Aux livres, Citoyens !


Je n’ai qu’un conseil à vous donner : apprenez à penser contre les marchés (pensez au scandale de la Société Générale). C’est la clef. Les moins courageux trouveront ici une interview de Serge Halimi qui reprend les grandes lignes de son livre.


(1) Docteur en sciences politiques, Serge Halimi est journaliste au Monde diplomatique.

Le paradis des maîtres

« (…) nul polycentrisme ne va caractériser l’univers des nouveaux vainqueurs. Il n’y aura pas, par exemple, un eurocapitalisme social là où on avait imaginé un eurocommunisme démocratique. Mais un pays, irradiant tout l’Empire, lui inspirant sa langue, ses intérêts commerciaux, son droit, ses choix fiscaux, budgétaires et monétaires, sa structure inégalitaire. Une seule puissance, la plus riche et celle où les plus riches sont plus puissants qu’ailleurs, va se consacrer à accroître chez elle puis hors de ses frontières la fortune et la tranquillité des riches et des puissants. C’est-à-dire installer sur terre le paradis des maîtres (1).

On peut imaginer récit plus complexe. La « mondialisation », les « contraintes », les « droits de l’homme », la fin du « totalitarisme », l’individu « sujet », le « métissage », le « village global »… Mais il faut apprendre à se libérer de ces mots-valises trop souvent portés, trop lourds en même temps que trop vides. Car la mondialisation, c’est plutôt la conversion des élites économiques, administratives et politiques à un capitalisme déréglementé ; une baisse du coût des transports et des communications qui, de concert avec la généralisation de la micro-informatique, va faciliter les délocalisations déterminées par le rendement financier ; enfin la « chute du Mur », qui accélère la réunification du monde. Avec, à l’arrivée, une concurrence permanente, socialement ciblée, une course-poursuite universelle – et le revenu du 1% d’habitants le plus riche de la planète qui atteint celui des 57% les plus pauvres (2). La réunification du monde aurait pu se produire autrement. Au demeurant, elle ne s’est pas « produite » : elle a été construite. Par des hommes, par des politiques, qui ont créé les conditions de sa pérennité, détruisant les voies alternatives afin qu’il n’y ait plus d’alternative. »

Serge Halimi, « Le grand bon en arrière », fayard, 2006, p. 293-294.

(1) Expression de Noam Chomsky, in « Deux heures de lucidité », Les Arènes, Paris, 2001, p. 54.
(2) Programme des Nations unies pour le développement (PNUD), Rapport mondial sur le développement humain 2002, De Boeck & Larcier, Bruxelles, 2002, p. 19.

Une leçon de libéralisme

« (…) la « progression logique » qui mène d’un système public et gratuit à une industrie largement privée et financée par des assurances (ou par des frais d’inscription dans le cas des universités) passe presque toujours par les mêmes étapes, en Nouvelle-Zélande et ailleurs. On commence par prétendre que le système centralisé ne marche pas, qu’il est bureaucratique, génère des gâchis. Il faut donc le décentraliser –« proximité » oblige-, abandonner aux régions la gestion de leurs budgets – là, on invoque la « responsabilité » locale-, créer un marché de l’éducation ou de la santé pour déterminer des prix qui vont permettre d’orienter et de contrôler la gestion. Ensuite, tantôt on ferme les hôpitaux (ou écoles, ou bureaux de poste) dont on a découvert qu’ils ne sont plus rentables, tantôt on noue des « partenariats » avec des entreprises locales, tantôt on revient sur la gratuité des soins ou des études, tantôt on délègue au secteur privé une part croissante du travail d’éducation ou de santé (on commence en général par le gardiennage, le nettoyage, la restauration). Le plus souvent, on entreprend les quatre réformes à la fois. »

Serge Halimi, « Le grand bon en arrière », fayard, 2006, p. 485.

Mondialisation et inégalités

Notre rêve : un monde sans pauvreté (Devise de la Banque mondiale)

« Quant aux inégalités, je crois qu’on est obligé de reconnaître qu’elles ont augmenté au cours des vingt dernières années dans le monde en développement comme dans la plupart des pays industrialisés. Et plusieurs études tendent à montrer que l’ouverture au commerce international a joué un rôle dans cette évolution. (…) La question des privatisations des infrastructures que la Banque a recommandées pendant une période doit être regardée d’un œil neuf. Car nous nous rendons compte qu’elles n’ont pas toujours été bénéfiques pour les populations. »

François Bourguignon, économiste en chef à la Banque Mondiale, préface in « Bilan du monde », édition 2004, p. 11., cité in Serge Halimi, « Le grand bon en arrière », fayard, 2006.