lundi 23 avril 2007

Les 15 jours de Bayrou

Encore une fois, une élection nous a réservé son lot de surprises. Si les qualifiés sont ceux qu’on attendait, les scores, eux, sont édifiants.

Une participation exceptionnelle: 84%, du jamais vu depuis très longtemps. La percée de Bayrou, impressionnante. La dégringolade de Le Pen, inespérée. Le niveau atteint par Sarkozy, une performance.

Le résultat, plus qu’honorable, de Ségolène Royal est aussi une surprise, comme son corollaire l’effondrement très net de la gauche de la gauche qui perd ainsi sa capacité d’influence, le PS pouvant maintenant larguer les amarres pour s’arrimer au centre de l’échiquier politique.

Le vote utile a pleinement fonctionné pour le trio de tête. On n’imagine qu’il en sera de même au second tour.

A la lumière du scrutin, il est clair que le rapport de force est en faveur de la droite :

Sarkozy (31,18) + Villiers (2,23) + Le Pen (10,44) = 43,85%

Royal (25,87) + l’ensemble de la gauche = 36,44%

Le grand inconnu au second tour reste le report des voix de F. Bayrou (18,57%) et accessoirement de F. Nihous (1,15%).

Ce sont donc les électeurs UDF qui détiennent la clef du scrutin. En imaginant que F. Bayrou ait réussi son pari de constituer un centre véritablement indépendant et que ses sympathisants se partagent à part égale entre Royal et Sarkozy, ce dernier est assuré d’être élu le 6 mai.

Espérons pour lui que F. Bayrou saura savourer ces 15 jours qui font de lui l’arbitre de cette élection, avant que le vainqueur ne gouverne plus que pour son camp. Au final, les Français auront à choisir entre une gauche molle et une droite dure.

Quant à l’émergence d’un vrai parti du centre, F. Bayrou aura fort à faire pour confirmer son existence lors des législatives.

samedi 21 avril 2007

Présidentielles : enquête exclusive !

La publication de sondages est désormais interdite depuis minuit jusqu’à dimanche 20h00. En France en tout cas. L’institut IPSOS a d’ailleurs publié sa dernière enquête sur les intentions de vote au premier tour, hier à 23h55 (les petits malins).

Mais comme je ne peux résister au petit jeu des pronostics, voici en exclusivité planétaire, ma propre enquête fondée sur des observations ultra-fines des études d’opinion, couplées avec une méthode « maison » de pondération ultra-performante, dite « du doigt mouillé » sans oublier la consultation des astres et l’expertise de Paco Rabanne.

Ce qui nous donne, dans l’ordre :

Nicolas Sarkozy : 26%
Ségolène Royal : 22%

François Bayrou : 17,1% (je vous avais dit que c’était précis !)
Jean-Marie Le Pen : 16,9%

Olivier Besancenot : 4%
Frédéric Nihous : 3%
Arlette Laguiller : 2,5%
Dominique Voynet : 2%
Marie-G. Buffet : 2%
José Bové : 2%
Philippe de Villiers : 2%
Gérard Schivardi : 0,5%

Taux d’abstention : 25%

Qu’en pensez-vous ?

vendredi 20 avril 2007

Si nos candidats étaient des Tour Operators…

Quelles destinations trouverait-on dans leur catalogue ?

Avec Arlette Laguiller, Cuba bien sûr ! C'est magnifique un pays qui n'a pas bougé depuis plus de 30 ans !


Avec José Bové, vous découvrirez la Bolivie et ses champs de coca qu’on ne vous demandera pas de faucher pour une fois.

Frédéric Nihous, organise un stage "ruralité moderne" en Nouvelle-Zélande, pour comprendre comment fonctionne un pays qui compte 13 fois plus de moutons que d'habitants.

François Bayrou vous propose une petite excursion en Allemagne (dans un bus au colza, bien sûr). Au programme, visite de 3 usines par jour. Après tout, le tourisme industriel n’est ni de droite, ni de gauche !

Avec Nicolas Sarkozy, retrouvez, au Texas, tout le charme du Far West, terre de cow-boys et de la loi du plus fort. Un supplément vous sera demandé pour visiter le ranch de Mr Bush.

Olivier Besancenot vous propose un circuit révolutionnaire au coeur du « socialisme du XXIème siècle »: départ du Brésil et visite de la Bolivie, de l’Equateur et du Vénézuela... à sac-à-dos.

Pour sa part, Jean-Marie Le Pen vous entraînera, dans un pays plein de promesses: la Russie. Pour le pire séjour de votre vie.

Marie-Georges Buffet organise, de son côté, une escapade à Saint-Ouen pour en visiter la formidable mairie communiste, bientôt inscrite à l’inventaire des monuments historiques.

Dominique Voynet, quant à elle, vous a choisi une destination insolite, la Mongolie, dont les habitants ont mis au point un modèle de développement économique très prometteur pour la sauvegarde de l’environnement.

Le vicomte Philippe de Villiers vous invite à découvrir ses terres et ses gens en Vendée, on y est si bien, pourquoi aller ailleurs ? Aux plus aventureux, il propose quand même, en option, un séjour extrême en Turquie pour vivre le grand frisson !

Ségolène Royal a l’offre la plus complète : Chili, Espagne, Suède ou Angleterre ; pension complète ou demi-pension ; de 100 jours à 5 ans, selon le choix des Français. Le prospectus met tout de même en garde contre les annulations de dernières minutes.

Mais c’est Gérard Schivardi qui propose la plus belle des destinations : un pèlerinage sur la national 7 pour une immersion totale dans la douce France de Charles Trénet...

jeudi 19 avril 2007

Vote contestataire: contre la tentation Le Pen

Par dépit, par désespoir ou par défiance envers le monde politique, certains de nos compatriotes ont l'intention de voter Le Pen au premier tour pour exprimer un vote contestataire et envoyer un signal fort à la classe dirigeante, mais sans pour autant partager les idées du FN, du moins le disent-ils. Je ne suis d'accord ni sur la stratégie, ni sur leur analyse. Voter pour un candidat dont on sait désormais qu'il peut accéder au 2ème tour, devient de facto un vote d'adhésion (pour ce parti) et non de contestation (envers les partis dits "de gouvernement").

Pour justifier ce vote, je les entends dire: "Le Pen était déjà au 2ème tour en 2002 ? Et qu'est-ce qui a changé ? Rien"... Je leur répondrais que c'est heureux en l'occurrence ! Car la majorité des Français (82 %) ont massivement rejeté ses thèses. A ceux qui veulent en rajouter une seconde couche, du style "cette fois, on sera bien obligé d'entendre notre ras-le bol", je leur dirais: si vous avez raison, si à travers ce vote, votre contestation du système est entendue, ce sera précisément dans le sens des idées d'extrême-droite. Vous en partagez certaines ? Alors, ok, votez Le Pen mais ce n'est plus uniquement de la contestation.

En revanche, si votre vote est uniquement contestataire, anti-système, anti-establishement (appelez-le comme vous voudrez) et que vous ne vous retrouvez pas (ou très peu) dans les idées d'extrême-droite, alors votez pour quelqu'un d'autre, votez blanc ou abstenez-vous.

Si seul le résultat final vous importe mais que vous ne supportez pas Ségolène Royal (trop incapable) ou François Bayrou (trop faux-cul), alors votez directement pour Sarkozy dans ce cas. Mais ne reprochez pas en plus aux deux autres d'être trop autoritaires ou trop à droite !

Vous voulez voter pour exprimer votre contestation du système ? C'est l'embarras du choix !
Oublions Les Verts, le PCF et bien sûr l'UDF qui ont déjà participé à des gouvernements.

Vous voulez une nouvelle vision du monde ? Pourquoi pas Bové !

Vous en avez marre de l'Europe, de sa monnaie et des technocrates de Bruxelles qui nous volent notre souveraineté ? Alors optez pour Schivardi ou Villiers !

Vous êtes tenté par un "vote insurrectionnel" comme le dit Bové ? Votez donc pour lui ! Ou pour la LCR, ou LO...

Vous voulez de la proportionnelle ? Vous pouvez tout aussi bien choisir Villiers, Bové ou Besancenot, je n'ose dire François Bayrou…

Vous habitez en zone rurale et le cadre de vie que vous avez toujours connu est en train d'être détruit ? Schivardi vous tend les bras si vous venez de la gauche ou bien essayez donc Frédéric Nihous.

L'immigration vous tracasse ? L'UMP ou Villiers ne vous suffisent-ils vraiment pas ?

Mais non, suis-je bête, vous voulez véritablement peser sur le scrutin. Vous voulez que votre vote contestataire se concentre dans un candidat capable de faire peur aux favoris au point d'en infléchir profondément les actes. Vous ne voulez pas l'éparpillement des mécontentements. Et le mieux placé serait Le Pen ! Mais allez donc plutôt vers Sarkozy, son discours, il l'a déjà bien infléchi et c'est le seul à aller chasser sur les terres du FN. Il y aurait bien le vicomte, mais ce n'est pas assez lourd pour vous. Et puis vous préférez sans doute "l'original à la copie".

Mais ne vous leurrez pas: si vous persévérez dans le vote Le Pen, c'est tout de même que vous partagez ses idées. Au moins une grande partie. Réfléchissez un instant à cela. Si, en effet, Le Pen fait un gros score et se qualifie une nouvelle fois pour le second tour 1) soit ce n'est pas pris en compte comme la dernière fois, 2) soit ça l'est ! Et donc les infléchissements à attendre iront dans le sens des idées défendues par le leader du FN: politique ultra-sécuritaire, rétablissement de la peine de mort, suppression du regroupement familial, préférence nationale etc… Vous choisissez, quoi ?

Si vous voulez juste exprimer votre ras-le-bol, votre dégoût même - je le conçois très bien- faites ce que bon vous semble mais ne tombez pas dans le piège !

Si vous êtes véritablement proche de l'extrême-droite, alors, d'accord votez pour Jean-Marie. Nous sommes en démocratie, le FN reste un parti autorisé, et je n'ai rien à dire.

Dans le cas contraire, vous jouez un jeu dangereux. Ayez conscience que quand un candidat a déjà prouvé qu'il a de très sérieuses chances d'être au 2ème tour, on est plus dans le contexte d'un vote de contestation, mais largement d'adhésion ! Du vote utile, en quelque sorte...

mercredi 18 avril 2007

L'Equateur se rebelle

En cette fin de campagne, je suis frappé que la plupart de nos commentateurs politiques aient intégré que la France était un « petit pays, même en Europe » et que son président, fraîchement élu, n’aura de toute façon aucune capacité d’action ! D’ailleurs, par suivisme ou par paresse intellectuelle, ce qui revient au même, ils ne proposent que la fusion dans le moule du marché mondial ou prédisent l’effondrement.

Heureusement pour eux, d’autres pays n’ont pas cet état d’esprit.

L’Equateur, par exemple, se rebelle. Le président Correa a réussi son pari et emboite le pas à Evo Morales, son homologue bolivien. Lundi, il a gagné son référendum. Une large majorité de votants ont répondu "Oui" à « la convocation d'une Assemblée constituante aux pleins pouvoirs afin qu'elle transforme le cadre institutionnel de l'Etat et élabore une nouvelle Constitution".

Car, Rafael Correa, économiste de formation (il a étudié en Equateur, en Belgique et aux Etats-Unis), veut en finir avec le « néolibéralisme déprédateur » et l’impérialisme de son puissant voisin américain. Certains agitent le spectre de Chavez, quand ce n'est pas celui de Castro pour mettre en garde contre une éventuelle dérive dictatoriale. Honnêtement, je ne connais pas assez la politique équatorienne pour exprimer un avis là-dessus. Je m'en tiendrais donc aux discours. Que veut Correa ?

Le président équatorien souhaite un «changement de modèle économique selon lequel l'Etat planifie, régule et assure la promotion de l'économie sans nationaliser les moyens de production». Il propose notamment :

- la renégociation des contrats avec les sociétés des secteurs de l'électricité, des télécommunications et surtout du pétrole.

- la restructuration de la dette extérieure.

- le non-renouvellement de l'accord qui permet aux Etats-Unis d'utiliser la base militaire aérienne de Manta.

- le refus des ingérences des institutions financières internationales.

- l’interdiction des monopoles notamment dans le secteur bancaire.

- un investissement massif de l’Etat en matière d’éducation et de santé.

En outre, le dollar américain restera monnaie de l'Equateur.

Pour autant que je sache, c’est ce genre de politique interventionniste qui a réussi en Corée, en Malaisie ou en Thaïlande avant que la libéralisation forcée de leurs marchés de capitaux ne les conduisent à la crise et une des rares efficace pour un pays qui veut réussir sa transition économique.

Rafael Correa a également déclaré qu'il expulserait du pays le représentant de la Banque mondiale, Eduardo Somensatto, si une enquête en cours confirmait que cette institution a bloqué, en représailles à des mesures défavorables aux multinationales pétrolières, un prêt de 100 millions de dollars octroyé à l'Equateur. Et ça, c’est plutôt rigolo !

Alors, au lieu de gloser sans fin sur son déclin, la France de l'impuissance ferait mieux de s’inspirer de ce « petit pays » qui ne désespère pas, lui, de prendre son destin en main. Ne confondons pas "capacité d'action" et "volonté d'action". Et souhaitons bonne chance à l'Equateur !

Ceux qui veulent aller plus loin, et comprendre les circonstances qui ont amenées en janvier 2007 M. Correa au pouvoir, pourront se référer à cet article du monde diplomatique.

mardi 17 avril 2007

Sarkozy, le candidat de la peur ?

L'hebdomadaire Marianne titre cette semaine sur "Le vrai Sarkozy, ce que les grands médias n'osent pas ou ne veulent pas dévoiler". Pourquoi ? L'homme fait peur. Peu osent avouer ce sentiment et beaucoup le partagent même dans son camp. Lisez donc le livre d'Azouz Begag, ça fait froid dans le dos. Pour ma part, je crois profondément que ce candidat n'est pas de nature à rassembler les Français mais à diviser encore un peu plus la société. Quand on voit ce que se permet ce candidat parmi d'autres, il est vrai favori des sondages, il y a de quoi s'inquiéter pour la liberté d'expression quand il aura atteint son but, d'autant que tous les grands patrons de presse le soutiennent. J'ai bien peur, qu'une fois Président, son ego n'y résiste pas et que la dérive monarchique de nos institutions prennent alors sa pleine et entière expression...

A ce propos, je reproduis ici un communiqué de presse de la société des journalistes de France 3, déjà largement diffusé sur le Net:
Nicolas Sarkozy se verrait-il déjà à l'Elysée ?

Trépigne-t-il déjà en s'imaginant bientôt disposer des pleins pouvoirs ?

Sans doute grisé par les sondages qui le placent en tête du premier tour, le candidat UMP s'est récemment laissé aller à une petite crise d'autorité dans les locaux de France 3. Une sorte de caprice régalien que l'on croyait appartenir à d'autres temps, ceux de la vénérable ORTF.

M. Sarkozy a en effet menacé de « virer » notre direction. Comme ça, sur un coup de tête. Parce qu'elle n'a pas daigné lui dérouler le tapis rouge et accourir immédiatement à sa rencontre lorsqu'il est venu, le 18 mars dernier, participer à l'émission France Europe Express, présentée par Christine Ockrent.

A peine arrivé, Monsieur le Ministre-candidat se laisse d'abord aller à quelques grossièretés, estimant que cette émission « l'emmerde » et qu'il n'a pas envie de la faire ! Ensuite, le voici vexé de devoir attendre dans les couloirs de France 3 pour être maquillé, d'autres invités occupant déjà les lieux (et oui, France 3 ne dispose que d'une salle de maquillage).

Coupable de ce «crime de lèse-Sarkozy », voici notre direction sur la sellette. « Toute cette direction, il faut la virer », a lâché le candidat UMP, comme le rapporte le Canard Enchaîné du 21 mars 2007. « Je ne peux pas le faire maintenant. Mais ils ne perdent rien pour attendre. Ca ne va pas tarder ».

Les Français sont désormais prévenus ! L'une des priorités de Nicolas Sarkozy s'il est élu président de la République sera de couper des têtes à France 3. A la trappe ces directeurs qui tardent à exécuter les courbettes.

Le Ministre-candidat avait déjà habitué notre rédaction à ses poses agacées, à ses humeurs dans nos locaux, face à une rédaction qui ne lui semble manifestement pas suffisamment docile. Comme cette récente provocation gratuite à l'adresse d'un journaliste du service politique «ça ne doit pas être facile de me suivre quand on est journaliste de gauche! ». Désormais, c'est à la direction qu'il veut s'en prendre ?

La Société des Journalistes de la Rédaction Nationale de France 3 ne peut qu'être scandalisée par une telle attitude de la part d'un candidat à la plus haute magistrature de France. Nous nous inquiétons que M. Sarkozy puisse afficher sans aucune gêne un tel mépris pour l'indépendance des chaînes de service public.

Non, monsieur Sarkozy, les journalistes de la Rédaction Nationale de France 3 ne sont pas et ne seront jamais vos valets. Ils résisteront à toute menace pesant sur leur indépendance. Si nous devons des comptes, ce n'est pas à un ministre-candidat, mais aux millions de téléspectateurs, qui regardent chaque jour nos journaux d'information.

Par respect pour eux, pour leur intelligence, nous n'accepterons jamais aucune forme de mise sous tutelle politique. Ni de votre part, ni de la part d'aucun autre candidat.

A bon entendeur.

La Société des Journalistes de France 3. Le 23 mars 2007


samedi 14 avril 2007

Joseph E. Stiglitz, « La grande désillusion », Poche

C’est le livre qu’il faut lire pour comprendre les évolutions les plus récentes de l’histoire économique contemporaine. Il permet de s’extraire de la pensée dominante, de passer de l’autre côté du miroir pour découvrir l’envers du décor du théâtre global et de comprendre pourquoi la mondialisation n’est pas aussi heureuse qu’on nous le promet. Une véritable bible des temps modernes qui décrypte les conséquences engendrées par les nouvelles règles du jeu économique mondial, telles qu'elles ont été édictées dans le "consensus de Washington". Un livre fondateur, d’autant plus qu’il vient d’une personne du sérail.

Car qui est J. Stiglitz ? Ce n’est certainement pas un gauchiste anticapitaliste mais l’un des principaux représentants du courant des nouveaux keynésiens. Ancien conseiller de Bill Clinton (1993-1997) puis économiste en chef à la Banque mondiale (1997-2000), il reçoit le prix Nobel d’économie en 2001. On lui doit le «paradoxe de Stiglitz», qui démontre en substance « que le marché laissé à lui-même ne peut améliorer son fonctionnement » (1).

Que nous dit Stiglitz ? Que le FMI, véritable pompier-pyromane, impose des politiques qui détruisent les agricultures des pays émergents en les mettant en concurrence avec les produits subventionnés du Nord. Qu’il fait passer les intérêts de son principal actionnaire, les Etats-Unis avant ceux des pays qu’il est censé aider. Que les fonds consentis servent surtout à renflouer les créanciers que sont les grandes banques internationales, aider les riches du pays à faire fuir leurs capitaux et à enrichir les mafias. Que la libéralisation brutale des marchés de capitaux est très dangereuse car elle déstructure les économies et conduit à la crise. Que les pays qui s’en sortent, sont justement, la Chine en tête, ceux qui ont refusé les plans du FMI et ont su gérer leur transition étape par étape. Bref, que les institutions internationales font désormais partie du problème et non de la solution.

Il témoigne : « Quand je suis passé à l’international, j’ai découvert que la prise de décision (...) était fondée, semblait-il, sur un curieux mélange d’idéologie et de mauvaise économie, un dogme qui parfois dissimulait à peine des intérêts privés ». Du coup le constat est peu glorieux : pour la majorité de la population de la planète, les choses stagnent ou déclinent en matière de qualité de la vie.

Le FMI a pourtant été créé pour prévenir et guérir les crises financières. Mais en échange de ses prêts, il impose aux pays concernés des politiques de « réformes structurelles ». Ces « réformes » sont en fait la mise en place de politiques d’austérité, l’ouverture des pays émergents à l’investissement étranger et leur subordination à la mondialisation dominées par les multinationales. J. Stiglitz revient d’ailleurs largement sur le cas russe et décrit avec une précision chirurgicale les causes qui ont conduit, dans les années 1997-1998, les pays asiatiques à la crise, entraînant dans leur sillage la Russie et l’Amérique latine.

Au final, J. Stiglitz fait ce diagnostic accablant : « Aujourd’hui la mondialisation, ça ne marche pas. Ça ne marche pas pour les pauvres du monde. Ça ne marche pas pour l’environnement. Ça ne marche pas pour la stabilité de l’économie mondiale ».

Il tempère tout de même son propos en ajoutant : « Le problème n’est pas la mondialisation. C’est la façon dont elle a été gérée. En particulier par les institutions économiques internationales, le FMI, la Banque mondiale et l’OMC qui contribuent à fixer les règles du jeu. Elles l’ont fait trop souvent en fonction des intérêts des pays industriels avancés (et d’intérêts privés en leur sein) et non de ceux du monde en développement ».

Pour sortir de cette impasse, il prône une philosophie économique qui envisage l’Etat et les marchés dans un rapport de complémentarité et préconise la réforme urgente des politiques économiques internationales trop souvent au service des lobbys des pays du Nord.

Cette « grande désillusion » se poursuit dans un second volet, « Quand le capitalisme perd la tête », publié en 2003.


(1) in Bernard Maris, « Lettre ouverte aux gourous qui nous prennent pour des imbéciles », Seuil