mardi 29 janvier 2008

Une leçon de libéralisme

« (…) la « progression logique » qui mène d’un système public et gratuit à une industrie largement privée et financée par des assurances (ou par des frais d’inscription dans le cas des universités) passe presque toujours par les mêmes étapes, en Nouvelle-Zélande et ailleurs. On commence par prétendre que le système centralisé ne marche pas, qu’il est bureaucratique, génère des gâchis. Il faut donc le décentraliser –« proximité » oblige-, abandonner aux régions la gestion de leurs budgets – là, on invoque la « responsabilité » locale-, créer un marché de l’éducation ou de la santé pour déterminer des prix qui vont permettre d’orienter et de contrôler la gestion. Ensuite, tantôt on ferme les hôpitaux (ou écoles, ou bureaux de poste) dont on a découvert qu’ils ne sont plus rentables, tantôt on noue des « partenariats » avec des entreprises locales, tantôt on revient sur la gratuité des soins ou des études, tantôt on délègue au secteur privé une part croissante du travail d’éducation ou de santé (on commence en général par le gardiennage, le nettoyage, la restauration). Le plus souvent, on entreprend les quatre réformes à la fois. »

Serge Halimi, « Le grand bon en arrière », fayard, 2006, p. 485.

Mondialisation et inégalités

Notre rêve : un monde sans pauvreté (Devise de la Banque mondiale)

« Quant aux inégalités, je crois qu’on est obligé de reconnaître qu’elles ont augmenté au cours des vingt dernières années dans le monde en développement comme dans la plupart des pays industrialisés. Et plusieurs études tendent à montrer que l’ouverture au commerce international a joué un rôle dans cette évolution. (…) La question des privatisations des infrastructures que la Banque a recommandées pendant une période doit être regardée d’un œil neuf. Car nous nous rendons compte qu’elles n’ont pas toujours été bénéfiques pour les populations. »

François Bourguignon, économiste en chef à la Banque Mondiale, préface in « Bilan du monde », édition 2004, p. 11., cité in Serge Halimi, « Le grand bon en arrière », fayard, 2006.

La fabrication de l’impuissance publique

En France, le mot libéralisme était imprononçable, alors on en a trouvé un autre, Europe. (Alain Touraine) (1)

« Le monétarisme, qui empêche les gouvernements de financer leurs dépenses en ayant recours à la planche à billets, et la baisse des impôts, qui oblige les Etats à réduire la voilure de leurs interventions, vont constituer les armes principales de cette contre-offensive intellectuelle. « Empêcher » et « obliger » ne sont pas des verbes anodins : les néolibéraux n’ont aucune confiance dans la capacité des partis traditionnels, à plus forte raison des fonctionnaires en place, d’interrompre la spirale qu’ils redoutent. Il s’agit donc bien de les obliger à intervenir ; et l’ensemble des politiques menées depuis les années 80 au nom de la « liberté » ont comporté leur lot de mesures coercitives. Au plan monétaire, c’est l’indépendance des banques centrales et, en Europe, la destruction des monnaies nationales. Au plan budgétaire, les critères de convergence qui menacent de lourdes pénalités financières les pays de l’Union européenne dont la politique de dépenses publiques serait jugée trop accommodante. Au plan commercial et industriel, ce sont les « rounds » d’ouverture des frontières nés de l’Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce (GATT) de 1947, la politique de la concurrence qui, sous astreinte d’amendes du GATT puis de l’OMC, mais aussi de la Commission de Bruxelles, interdit le contrôle des importations, les aides à l’exportation, le soutien de l’activité d’une entreprise en difficulté. Toute cette fabrication d’impuissance a exigé un travail acharné, une machinerie à la fois idéologique, politique, juridique et constitutionnelle. »

Serge Halimi, « Le grand bon en arrière », fayard, 2006, p. 216.


(1) cité p. 400.

Le marché s’installe partout

« Dans la compétition les opposant aux libéraux, les contestataires cumulent les handicaps. Un « troupeau électronique » d’investisseurs contourne le pouvoir des Etats. L’alternance politique détermine l’amplitude de la pente d’une même ligne. Le marché s’installe, y compris dans nos cerveaux, obligés de comparer en permanence les prix et les services : hier les forfaits de téléphones portables, demain les abonnements aux gaz, comme si notre intelligence du monde devait être absorbée par un buvard permanent de consommation permettant de rendre plus naturelle la transformation de l’univers en marchandise. Et puis il y a les écoles que l’on met en concurrence pour pouvoir orienter dès le plus jeune âge ses enfants vers les meilleurs lycées, qui eux-mêmes préparent aux meilleures universités. Sans oublier les hôpitaux, les villes, les régions que l’on classe pour apprendre comment échapper au destin perdant de qui ne privilégie pas à chaque instant son salut individuel. Diversions, palmarès, consommation, narcissisme : chaque fois la presse est là, comme elle était déjà aux fourneaux pour casser les syndicats, chanter « les réformes », héroïser les riches. »

Serge Halimi, « Le grand bon en arrière », fayard, 2006, p. 583-584.

jeudi 24 janvier 2008

"Le principe de Peter", Poche

Ce bouquin a beau dater de 1969, il n'a pas pris une ride. Il constitue toujours une excellente introduction à la « hiérarchologie », la science qui étudie la diffusion de l'incompétence dans une hiérarchie. L'énoncé du principe de Peter est simple : « Tout employé tend à s’élever à son niveau d'incompétence »… et à s’y maintenir ! Le corollaire de Peter précise en toute logique, qu’ « avec le temps, tout poste sera occupé par un employé incapable d’en assumer la responsabilité ».

A la lumière de ce principe, vous ne verrez plus votre chef de service ou vos collègues de bureau
de la même manière. Vous serez désormais à même de repérer du premier coup d’œil l’employé victime du syndrome du dernier poste et vous découvrirez peut-être les joies de l’incompétence créatrice, seule garante de l’épanouissement au travail. Véritable guide de survie en milieu hiérarchique, j’en conseille la lecture à tous, que vous travailliez en entreprise ou dans l’administration. Vous comprendrez pourquoi votre chef, un incompétent notoire, a pu s’élever aussi haut dans la hiérarchie de votre boîte. Ainsi parviendrez-vous peut-être à éviter l’ultime promotion qui vous élèvera fatalement à votre tour, à votre niveau d’incompétence…

mardi 22 janvier 2008

L'Utopie libérale

« Nous devons être en mesure de proposer un nouveau programme libéral qui fasse appel à l’imagination. Nous devons à nouveau faire de la construction d’une société libre une aventure intellectuelle, un acte de courage. Ce dont nous manquons, c’est une Utopie libérale, un programme qui ne serait ni une simple défense de l’ordre établi, ni une sorte de socialisme dilué. Mais un véritable radicalisme libéral qui n’épargne pas les susceptibilités des puissants (syndicats compris), qui ne soit pas trop sèchement pratique, et qui ne se confine pas à ce qui semble politiquement possible aujourd’hui. Nous avons besoins de leaders intellectuels, prêts à résister aux séductions du pouvoir et de la popularité, et qui soient prêts à travailler pour un idéal, quand bien même ses chances de réalisation seraient maigres. Ils doivent avoir des principes chevillés au corps, et se battre pour leur avènement même s’il semble lointain. Les négociations politiques : qu’ils les laissent aux hommes politiques ! Le libre-échange et la liberté d’entreprendre sont des idéaux qui peuvent encore éveiller l’imagination des foules. Mais un simple « libre-échange modéré » ou un « assouplissement des réglementations » ne sont ni respectables intellectuellement, ni susceptibles d’inspirer le moindre enthousiasme. La principale leçon qu’un libéral conséquent doit tirer du succès des socialistes est que c’est leur courage d’être utopiques qui leur a valu l’approbation des intellectuels ainsi que leur influence sur l’opinion publique, qui rend chaque jour possible ce qui, récemment encore, semblait irréalisable. Ceux qui se sont souciés exclusivement de ce qui semblait réalisable dans tel état de l’opinion se sont constamment rendu compte que tous leurs projets devenaient politiquement impossibles en raison de l’évolution d’une opinion publique qu’ils n’avaient rien fait pour guider. (…) Si nous retrouvons cette foi dans le pouvoir des idées qui fut la force du libéralisme dans sa grande époque, la bataille n’est pas perdue. »

Friedrich Hayek (fondateur de la Société du Mont Pèlerin), 1949
cité in Serge Halimi, « Le grand bon en arrière », fayard, 2006, p. 586.

dimanche 20 janvier 2008

Une époque formidable

« L’usine, nous dit-on, doit dégager un profit, faute de quoi les actionnaires protesteront. Houspillé par son conseil d’administration, le patron va alors morigéner le contremaître, qui se retournera contre ses ouvriers. Il est long, ce fouet dont l’extrémité strie le dos des enfants. Doit-on encore s’étonner que les actions des usines de coton rapportent 25%, 35%, voire 50% par an ? Oui, mes maîtres, cela paie de moudre le dos des petits en poudre de dividende. « Enlevez-nous le travail des enfants et nous irons ailleurs » est la menace habituelle des propriétaires d’usine et de leurs lobbyistes dans les couloirs des parlements. Et, hélas ! nous vivons dans une civilisation où ce genre de chantage porte. »

Edwin Markham (1) , « The hoe-man in the making », Cosmopolitan, septembre 1906, cité in Serge Halimi, Le grand bond en arrière, fayard, 2006, p. 390.

(1) Edwin Markham était maître d’école, poète et journaliste.